La résignation n'est pas inscrite sur la pierre mouvante du sommeil. (André Breton. Les vases communicants, 1932)

La morsure des mots sûrs

De long en large, je marche. Je m’arrête. Quelque chose en moi continue, malgré tout, de marcher. Ce quelque chose me traîne vers la machine à écrire. Mais je n’ai rien à dire ! Je crie dans mon espace qui l’espace d’un spasme me vainc. Mes protestations ricochent contre les murs et me reviennent en pleine paume. En définitive, l’écriture n’est qu’une affaire de paumés. On écrit sur des lignes imaginaires auxquelles on insuffle vie. Parfois, il y a la ligne brisée qui balbutie sous des accents plus aigus que le son grave des mots au-delà de la marge. Alors, une seule solution : marge ou crève ! Au point final et qui ne l’est jamais, l’angoisse crève à l’est de cerveaux embrumés par un soleil artificiel. Ses rayons s’emmagasinent, l’été, au printemps Haussmann et Igor Stravinsky se perche sur les flammes d’un oiseau remplumé chez Bardot.

 

Maux-mots. Mal aux mots. Maldoror improvise ses chants sous la cuisse d’un compte à rebours : Z Y X W V U T S R Q P O… tout ça me fait marrer. Tout ça est à barrer. Alors, barrons-nous et larguons les amarres. 
Rue Descartes, j’ai attrapé le mot image. Mes doigts se sont refermés dessus, et je l’ai balancé en l’air. Image est tombée par terre, s’est recroquevillée un instant puis s’est redressée, miraculeuse. Image était devenue magie. C’est là que se trouve le merveilleux, il faut désarticuler le vu, le connu, le certain qui banalise et balise sur l’autoroute des visions le subversif embrigadé. Imagine un bouchon d’images libérant un alcool magie. Quelle ivresse dans la débandade d’une raideur sans foutre ! A ceux qui s’insurgeront, nous leur dirons : « Allez vous faire foutre chez Épinal ! »
« Je veux qu’on se taise quand on cesse de ressentir ». Monsieur Breton, si vous saviez le nombre de ceux qui devraient avoir la langue en pendentif à défaut de l’avoir dans la poche. Quand bien même tournerait-elle sept fois dans leur bouche, la stupidité en ressortirait multipliée par sept. Alors, si en plus vous leur demandez de ressentir !
Sous mes yeux L’amour fou roule son regard bleuté sur un nuage de colombe et je me souhaite de toujours vous aimer. L’or du temps est une secrète alchimie où la composante de l’air attise le feu de l’amour dans l’alambic du rêve. Qui le frôle, s’y convulse.
Vous êtes un éternel magicien, un lunatique alchimiste entoilé dans les fils d’une araignée pythonisse qui tisse un avenir où seule la poésie fait mouche. Dans les gestes des autres de votre vécu, je vous vois. Pour eux, vous n’êtes qu’une absence momentanée. Chaque nuit, ils s’endorment en laissant la clé dans la serrure et la lumière de la pièce voisine allumée ; des fois que l’ombre glissant sous la porte viendrait leur susurrer à l’oreille : « Qui je hante ? ».
 
Il y a des mots qui font plus mal qu’une claque. Des mots qui claquent dans la malle de la mémoire. À la consigne de l’oubli, j’ai planqué ma mémoire. Elle est revenue puisqu’elle m’est recommandée, paraît-il. Am’nez-y, am’nezy, elle est à lui ! hurlait une voix.
Léguer mon cerveau à la science. À quoi bon, puisqu’il est vide. Je léguerai mon cerveau à un antiquaire pour qu’il en fasse, allez ne mégotons pas, un cendrier. Comme ça je sentirai rouler en moi les cendres des vivants. Je serai l’unique lecteur du courrier des lèvres. Que de mots coincés dans les filtres Gitane and seita. Que de mots restés en rade au bord des lèvres. Que de mots suspendus dans les commissures de la diplomatie. Enfin, que de mots partis en fumée.
J’écris sur le fil des idées avant que les idées ne filent. Je me méfie des mots croisés. C’est l’univers carcéral de la pensée. Les mots en cage c’est comme le tolar au mitard : ils ne communiquent pas. Le cruciverbiste a les idées qui se croisent les bras entre lui et lui sur la grille du parloir.
 
Les mots grincent comme des portes que les mains oublient ; comme des pensées rouillées par l’habituelle non remise en question ; comme les dents dans la gueule de la liberté bâillonnée.
Les mots font la mer comme les remous dans un esprit en tempête ; comme des bastonnades contre les remparts politico-machin-truc-chose ; comme les vagues de la sensibilité dans des crescendo et decrescendos.
Les mots font la guerre comme la grenade, fruit de la mort ; comme les éclats de vie égrainés sur le sable ; comme le soldat inconnu que la mobilisation a reconnu ; comme le drapeau qui se gonfle d’orgueil sous l’air du clairon ; comme le clairon qui t’arrache de la vraie vie pour te plonger dans l’horreur organisée.
 
Les mots font l’amour !  comme l'a dit André Breton.
 

Alors, face à tout cela
maintenant et depuis toujours
je brandis le NOIR

Le noir exalté telle une main
agrippant un cœur emballé

Le noir de l’autre côté du jour

Le noir, la constellation rebelle
des étoiles incendiaires

Le noir qui se déploya
sous mon regard de 17 ans
invitant mes élans et ma fougue
à venir s’y blottir

Le noir qui gifle les airs
et s’érige sur la pavé
avec la certitude d’être

Le noir de la marée
qui bouleverse les équilibres
dans des ressacs d’amour

Le noir de l’inquiétude

Le noir du face à face
entre toi, moi et les autres

Le noir de la solitude
au milieu des langues
qui se piétinent
se rassurent
sous la protection du
Saint Taxe

Le noir des larmes
parce que les larmes
ça te fait un visage
à hauteur des orages

Le noir de ce type
seul sur scène
qui renversa mon adolescence
en me glissant sous l’oreiller
“Amour, Anarchie, tu es l’avoine des poètes”

Le noir que j’enfile
comme un règlement de compte
avec le ici et maintenant


Le noir comme le bleu de la nuit

Le noir comme une morsure
aux bottes du pouvoir

Le noir comme le voile protecteur
des âmes oubliées

Le noir comme une offense
envers le créateur
créé par des créatures « soutanisées »
à la Chapelle St Froc

Le noir comme la mer renversée
de l’amour et la liberté.

Fabrice PASCAUD


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Dernière mise à jour de cette rubrique le 27/03/2008