La résignation n'est pas inscrite sur la pierre mouvante du sommeil. (André Breton. Les vases communicants, 1932)

Le jeu surréaliste




Le jeu de Marseille



La fin de 1940 et le début de 1941 ont vu se joindre ou se croiser à Marseille diverses personnes afférentes au mouvement surréaliste ou à quelque égard situables par rapport à lui. C'étaient Victor Brauner, André Breton, René Char, René Daumal, Robert Delanglade, Oscar Dominguez, Marcel Duchamp, Max Ernst, Hérold (Blumer), Sylvain Itkine, Wifredo Lam, André Masson, Benjamin Péret, Tristan Tzara. Beaucoup d'entre eux avaient coutume de se réunir au Château « Air-Bel » où les accueillait en toute cordialité M. Varian Fry, Président du Comité américain de secours aux intellectuels. On peut attendre de M. Fry qu'il conte un jour prochain ce qu'était autour de lui la vie d'alors, dans le décor de ce grand parc dont le propriétaire - un vieux médecin avare fou d'ornithologie - guettait dehors par les pires froids de peur qu'on enlevât une branche morte. Près de la serre, en automne, on aurait pu capturer autant qu'on désirait de mantes religieuses, pour le spectacle qu'elles offrent de rivalités et d'amours plus inquiétantes encore que ce qui se lit dans les journaux, puis les grands concerts cristallins nocturnes suivis, au matin, de l'apparition de ventres blancs, de bras en croix à la surface des bassins, avaient témoigné de la mystérieuse gestation des crapauds - attesté, de manière superfétatoire, que la vie, pour se poursuivre, a besoin de la mort - enfin, sûr, de son prestige comme de juste, l'innommable « maréchal » s'était fait annoncer, quarante-huit heures avant son arrivée à Marseille, par des perquisitions qui avaient abouti à l'internement pour plusieurs jours, à bord du Sinaïa, superbement pavoisé pour la circonstance, de tous les locataires du château. Et là encore, parmi bien d'autres « suspects» - si grande est la puissance de défi, de mépris et aussi d'espoir envers et contre tout - jamais peut-être les acteurs de cette scène ne s'étaient retrouvés plus enfants, n'avaient chanté, joué et ri de si bon cœur .

Au nombre des expériences qui ont pu requérir les surréalistes à Marseille - et desquelles ne sont pas de leur part plus exclus que d'ordinaire le goût de la recherche pour la recherche et la volonté de continuer à interpréter librement le monde - figure en bonne place l'établissement d'un jeu de cartes qu'on puisse tenir pour adapté à ce qui nous occupe sur le plan sensible aujourd'hui. Les historiographes de la carte à jouer tombent d'accord pour noter que les modifications qu'elle a subies au cours des siècles ont toujours été liées à de grands revers militaires, sans d'ailleurs s'expliquer autrement à ce sujet. Ce qui, ici, est récusé par nous de l'ancien jeu de cartes, c'est, d'une manière générale, tout ce qui indique en lui la survivance du signe à la chose signifiée : qui se souvient, par exemple, ou se soucie de la signification symbolique du « carreau » qui, par l'intermédiaire du pavé des villes, semble, en dernière analyse, désigner les marchands et par surcroît exprimer historiquement la bourgeoisie montante ? Et à qui les quatre emblèmes imprimés aux coins des cartes font-ils songer aux fers d'armes privées de tout usage depuis quatre cents ans ? En entreprenant de substituer de nouvelles images aux anciennes, nous n'en avons pas moins évité de rompre la structure générale du jeu de 32 ou de 52 cartes - celui-ci admettant de plus le “joker” - et sa division à parties égales en couleurs rouges et noires (nous estimons, en effet, qu'un nouvel ensemble de cartes, pour être viable dans sa fonction, doit pouvoir non seulement provoquer à des jeux nouveaux, dont les règles ont à se définir à partir de lui et non préalablement à lui, mais encore être en mesure de mener tous les jeux anciens). Pour des raisons analogues, et nous inspirant d'ailleurs de tentatives auxquelles, en cette matière nullement négligeable, a donné lieu la Révolution française, nous nous en sommes pris également aux persistantes valeurs sociales des figures, destituant le « roi » et la « reine »  de leur pouvoir depuis longtemps révolu et déchargeant intégralement l'ancien «valet »  de son rang subalterne. C'est ainsi que nous avons été conduits à adopter, correspondant aux quatre préoccupations modernes que nous tenions pour majeures, quatre nouveaux emblèmes, à savoir:


    EMBLEME         SIGNIFICATION
Amour                  Flamme
       Rêve                     Étoile (noire)
          Révolution             Roue (et sang)
Connaissance         Serrure,

la hiérarchie à partir de l'as, se maintenant de la manière suivante : Génie - Sirène - Mage - Dix - Etc.

Chacune des figures (de personnage historique ou littéraire) reproduite dans cet almanach, est celle que d'un commun accord nous avons jugée la plus représentative, à la place assignée. Indépendamment du joker (“Ubu”, par Jarry), les seize cartes (en comprenant les as) qui commandent le jeu de Marseille ont été dessinées, à raison de deux pour chaque participant, par Victor Brauner, André Breton, Oscar Dominguez, Max Ernst, Hérold, Wifredo Lam, Jacqueline Lamba et André Masson. Pour que l'ensemble ainsi constitué garde son caractère collectif, aussi anonyme que possible, elles ont été reprises scrupuleusement d'un seul trait par Robert Delanglade.

André Breton






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Dernière mise à jour de cette rubrique le 28/04/2008