Retour du signe
Le geste automatique
du matin, j’ouvre la radio. L’information tombe. Le choc. Défilent dans
mon esprit des images, des discussions, des noms. Un fil se dénoue. Je
me revois lors de l’un de ces matins de désespoir qui me saisissent
trop souvent. Ma mère lutte alors contre son cancer des os. Pris par
une impulsion, je me décide à vous écrire cette lettre que j’ai sans
cesse remise « à un autre jour ». Je vous parle, vous livre mes
sentiments, mes colères. Une lettre directe, sans ambages dans
laquelle, parfois, le mot précède la pensée. Je ne l’ai pas relue, même
pas vérifié l’orthographe et l’ai portée rue de Médicis chez José
Corti, votre éditeur, homme exceptionnel lui aussi. Une personne
m’accueille, à laquelle je demande de faire suivre ce courrier. Du
temps s’écoule, un peu. Je repense à cette lettre et me dis : « Quel idiot ! Que va-t-il en penser ? Pas grand-chose, certainement ! »Quelques jours plus tard, ma mère s’en va, abandonne la lutte et ses
souffrances, terribles. Entre deux mondes, j’entre à mon domicile,
j’ouvre la boîte aux lettres et une enveloppe à l’écriture fine,
inconnue m’y attend. Je l’ouvre, c’est votre réponse à laquelle je ne
m’attendais pas. Votre lettre m'arrive un jour où la vie me semble
insensée, incohérente, de peu de poids. Vous me parlez, me livrez vos
réflexions, vos sentiments aussi, avec une infinie pudeur et réserve.
Votre lettre, je l’ai glissée dans l’un de vos livres dédiés à un homme que nous admirons l’un et l’autre : « André Breton. Quelques aspects de l’écrivain. ».
Ce matin, j’ai relu votre lettre. Vous y êtes si présent…
Il
y a huit jours, je me promenais à vos côtés dans le livre de Philippe
Le Guillou : « Le déjeuner des bords de Loire ». Avec délicatesse et
sensibilité, son auteur raconte la visite qu’il vous a rendue à
Saint-Florent-le-Vieil en février 1992. Vous m’y apparaissez identique,
j’entends le timbre de votre voix, pareil à celui de votre courrier. Un
sentiment étrange m’a saisi à la lecture de ce livre. Comme un retour du signe. L’impression troublante d'une dernière fois.
À
présent, les hommages ne manqueront pas. Vous allez être le plus grand
! Le genre de témoignages qui vous a toujours laissé indifférent.
Nombreux sont ceux qui tenteront de vous récupérer ; de vous classer…
Mais vous savez déjà tout cela. Je recommande souvent votre : « Littérature à l’estomac » si actuel, encore.
Je vais briser ici car je crains de verser dans l’hommage littéraire…
Au revoir, Monsieur Gracq.
Fabrice Pascaud
24 décembre 2007
Aucun commentaire
Dernière mise à jour de cette rubrique le 07/06/2008