Vernaoraculaire

Le sens de notre histoire individuelle serait-il déjà couru d’avance dès notre premier pas dans les buissons frissonnants du devenir ? Lorsque notre ombre se projette dans un face à terre, garde-t-elle dans son échappée la combinaison secrète de notre libération ? Cette libération qui ouvrirait du même coup la vision immédiate de notre position réelle dans notre monde intime et orienterait la projection de celui-ci vers un ailleurs inconnu quant à ses implications émotionnelles. Non qu’il s’agisse d’un déterminisme absolu — cette approche déroulerait son tapis d’ennui sous nos pieds de Petit Poucet rêveur —, mais d’un intervalle d’absence à soi-même laissant libre aventure à ce qui en soi n’a pas encore pris « raisonnance ».


La force attractive de l’espace qui nous enveloppe et le point électif du lieu dans lequel se révèle à nous, dans un évanouissement éveillé, la naissance à notre propre vie, se jouent-ils en farce le monde des apparences (ce que les Véda nomment Maya) ? « La vie est la farce à mener par tous » (Rimbaud). Aussi, pourquoi nous priverions-nous de mener notre propre danse au bal des fantômes pour qu’ils se lovent dans nos beaux draps, et de piper les dés du diable afin que le jet du hasard n’oscille que sous les alluvions de nos naufrages volontaires ?


À la connexion de l’espace et du point électif se crée une forme de langage que j’ai nommée : vernaoraculaire*, c’est-à-dire un rapport entre d’une part des liens affectifs et affinitaires dont nous sommes les seuls à pouvoir en comprendre le contenu et, d’autre part, une résonance vaticinatrice laissant ouvert, et à notre portée, le champ de tous nos possibles. Dans certaines pratiques de l’occultisme, lors du passage d’initiation, le disciple demeure au centre du cercle et ne doit en aucun cas en sortir sinon le rythme harmonique du rite serait rompu ainsi que tout ce qui le relie à sa dimension physique et psychique. De même, retrouve-t-on à un degré moindre (compte tenu d’une absence totale de rattachement au collectif) dans son champ d’application cette même exigence et cette même tension mentale dans certains lieux (point électif) de Paris (l’espace) ou d’autres villes.
Outre le plaisir, dans lequel se mêle une impression d’étrangeté, de se trouver là et nulle part ailleurs, au cœur de ce là résonne le diapason de notre musique intérieure qui rythme notre avancée, et nous permet d’orchestrer, le long du fil vibrant de notre perception immédiate de la réalité, notre concert pour harpes magiques et chaussons de corde. Tout comme le OM TAT SAT, ces quelques syllabes-semences qui ramassent l’enseignement (OM : être pleinement conscient de n’être pas l’agent unique de son action. L’agent étant l’initiateur en soi qui doit tendre vers l’éveil. TAT : l’accomplissement de l’action avec le plus total désintéressement, l’agir est alors le pur agir. SAT : alors, et alors seulement, l’action est.) le poète de la Gîta illustre et démontre ainsi par cette triade mnémonique que la volonté de l’homme n’est pas la seule, ni même la principale cause de ses actions. De fait, dans notre relation à la ville, est-ce à dire qu’une forme d’énergie dynamique et organisatrice, nous animant inconsciemment, anticiperait notre venue dans certains lieux afin de bouleverser nos forces vives ? Y a-t-il une partie projetée de nous-mêmes qui naît à la vie, dans une parfaite réflexivité, qu’à l’approche de notre présence effective ? L’expérience vécue dans un total abandon peut le laisser à supposer.


Place des Vosges. Espace où l’ubiquité est manifeste. De la place des Vosges à la place Ducale, sise à Charleville-Mézières, libre au lieu de prendre place dans mon imaginaire. Décrire mot à mot le pas-à-pas de mes frissons serait vain, puisqu’un indicible vertige me saisit en cet endroit. Seuls l’amour et le rendez-vous prophétisé qu’il m’envoya en message par la douce valse des feuilles automnales peuvent éclairer ce lieu non pas de lumière (cette notion m’apparaît mal adaptée en la circonstance) mais d’émerveillement dont le philtre n’a, depuis, cessé d’enivrer mes espoirs.
Par une journée de novembre, mois durant lequel le Scorpion se constelle de ses mille feux cosmiques, je flânais en m’inventant au fil du songe une histoire d’amour dont j’étais l’amant sujet à tous les ravissements. Pour ma folle gloire amoureuse, le château de Tintagel se dressait au centre du square Louis XIII ; ainsi, la renaissance de l’inespérée ne pouvait se tenir qu’ici. Mes pensées contenaient-elles une puissance incantatoire propre à susciter l’éveil de l’égrégore d’Éros endormi sur les épaules des amoureux égarés ? Toujours est-il que la parole se fit chair et insuffla vie à ce qui, en moi, se mourait de ne plus croire au miracle de l’attente. Toutes mes sensations prirent possession de la réalité et, quelque temps plus tard, devant mes yeux, une silhouette sombre, qui renfermait en elle la lumière de mon existence, m’apparut. Face à moi, je crus voir le retour de mon histoire laquelle réécrivait ce que j’avais laissé fuir de mon imaginaire (mais y en allait-il purement et formellement de l’imaginaire ?). Puis il y eut les mots du silence qui ouvrirent la parole : « Déjà, par le passé, je te savais futur, antérieur à ma vie qu’aujourd’hui tu réinventes par ce retour sur nous-mêmes. » Nous nous regardions et ce : « Je t’ai toujours reconnu, tu sais » qu’elle me lança, m’en dit plus long sur l’éternité que « la mer mêlée au soleil ». Ainsi, après quatre longues années de séparation la femme de tous mes bouleversements féeriques m’invitait à danser dans son regard, place des Vosges.

Est-il nécessaire de préciser que ce point de Paris est réellement mon espace contenant mon point électif à partir duquel tous les courants sensibles qui se précipitent et circulent en moi participent à ma révolution permanente ? Dans l’alchimie de la ville aurais-je découvert l’athanor de ma transmutation ? Mais ce jaillissement de l’exaltation enchanteresse ne renferme-t-il pas en lui sa contre-formule susceptible de brûler sa propre flamme au premier écart, au moindre de mes gestes qui couperaient la parole au vent ; ne laissant ainsi que les cendres aurifères d’un amour en allé à reformuler éternellement…

Fabrice PASCAUD
 

*Vernaoraculaire : néologisme créé à partir de vernaculaire et oracle. Partant du postulat que tout lieu renferme son propre langage accessible à nos seuls sens et en particulier à l’intuition liée à l’instant ; ce langage tend à se déplier de lui-même vers de nouvelles rives dès que nous avons établi un mode de relation poétique entre nous et ce lieu. Ainsi, le message demeuré imprononcé trouve son écho oraculaire.
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Date de dernière mise à jour : 02/05/2015