Myriam Peignist "En réaction à Michel Foucault parle de Raymond Roussel."

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Aussi, est-ce avec un grand plaisir que je mets en ligne une réaction signée Myriam Peignist, relative aux propos de Michel Foucault concernant Raymond Roussel. Pour entendre Michel Foucault, c'est ici.

À présent, je cède la parole à Myriam Peignist.

« Mon rapport à mon livre sur Roussel et à Roussel est vraiment quelque chose de très personnel qui m’a laissé de très bons souvenirs. C’est un livre à part dans mon œuvre. Et je suis très content que jamais personne n’ait essayé d’expliquer que si j’avais écrit le livre sur Roussel, c’est parce que j’avais écrit le livre sur la folie, et que j’allais écrire sur l’histoire de la sexualité. Personne n’a jamais fait attention à ce livre, et j’en suis très content. C’est ma maison secrète, une histoire d’amour qui a duré quelques étés. Nul ne l’a su. »
Une telle confidence de Foucault dans ses « Dits et écrits » semble être celle qui est passée la plus inaperçue. Surprise d’autant plus troublante qu’elle est massivement ignorée des « foucaldiens purs et durs ». D'ailleurs, le « Raymond Roussel » de Foucault publié en 1963 est sans doute son (petit) livre le moins connu, le moins lu, et donc le moins réédité des écrits du philosophe, alors qu’il est probablement une des clés (moins théorique qu’affective) les plus imposantes de toute son oeuvre : et c’est bien parce que cette clé est restée en sourdine qu’elle révèle en creux un incommensurable trou dans les multiples adulations universitaires (et autres) faites à Foucault. Ce qui ne veut pas dire qu’il faille ameuter la horde des débrouilleurs d’énigmes, nombreux à la porte. Cependant, une telle mise à la trappe est à souligner.

Une autre archive sonore paraît complémentaire : celle d’un entretien enregistré en 1969 « Michel Foucault à Claude Bonnefoy » dans la collection « cd à voix haute théâtre » Gallimard/France Culture (2006). Foucault se prête à un jeu de questions/réponses, afin d’éclairer ce que serait pour lui « une pratique de l’écriture », à ce qu’est ou pas le « plaisir d’écrire » : dans cette ombre de Foucault, qui touche à la folie et à la mort, Roussel apparaît toujours, lui qui grossit le moindre détail comme un puissant microscope. La fascination et l’admiration de Michel Foucault pour Raymond Roussel sont telles qu’elles ne peuvent relever que du « secret » mais d’un secret que Foucault a cherché à exhiber. Il se peut que l’histoire en question ait duré plus que « quelques étés ».
L’interprétation de Foucault reste d’un ornemental apparat verbal (philosophique, universitaire, méthodique…) si difficile à suivre face à l’imaginaire poétique, sensible et musical de Roussel. Le Roussel décrit par Foucault comme « obsédé du langage » reste le Roussel de Foucault, rien d’autre. Un Roussel auquel Foucault veut se « comparer » n’est sûrement pas Roussel lui-même. C’est là que la « bande sonore » prise en tant que telle pille Roussel par un trop de séduction. « Roussel par Foucault » ? ne peut se départir d’un immense point d’interrogation, rendant toute tentative d’accaparement impossible.


Dans « Vingt mille lieues sous les mots », Annie Le Brun déroute les interprétations de Foucault : « Roussel fait sa méthode » et « là où il s’aventure, il n’y en a pas d’autre ». Pour exemple : « Quand on se souvient que tout est incomparable dans l’Afrique des Impressions, où l’utilisation – littéralement et dans tous les sens – des personnages, des costumes, du langage, ne signifie nullement un retour au Même, mais inaugure, numéro après numéro, comme au music-hall, les métamorphoses de l’Unique ». Dans cette « sinistre parade », « tout est comparable à tout, sans être pour autant réductible à quoi que ce soit ». D’après Annie Le Brun, « c’est là que les tenants de l’autonomie du langage se trompent encore à prétendre que Roussel se contente de remplacer la chose par le mot, alors que, descendant comme un scaphandrier à l’intérieur de l’apparence, il donne au langage une pesanteur nouvelle » : le langage prend corps dans une inscription physique, dans une « matière foisonnante ». Le langage ne sert nullement à combler le vide mais à le creuser. Les propos de Foucault ne demanderaient-ils pas à être mis en relief par cette analyse critique d’Annie Le Brun ?

 Par ailleurs, il est instructeur de noter, comme l’a remarqué Claude Prévost (« La psychophilosophie de Pierre Janet »), que Foucault termine son « Raymond Roussel » par un dialogue philosophique dont un des interlocuteurs, Pierre Janet, est moins ridicule qu’il n’y paraît. Prévost ajoute : « Les relations entre Janet et Roussel posent un certain nombre de problèmes, par le fait au moins qu’à ce qui semble, elles n’en posèrent point. Concevons que lorsqu’un écrivain génial et malheureux vient consulter un psychiatre, la rencontre se termine assez mal, comme nous le prouvent d’assez nombreux exemples, dont celui d’Antonin Artaud. Or Roussel n’a jamais marqué la moindre réserve envers son thérapeute : il accepta semble-t-il d’entrer de bonne grâce dans cette relation singulière. En un ouvrage autobiographique (Comment j’ai écrit certains de mes livres), Roussel transcrit purement et simplement les pages que Janet lui consacre dans De l’angoisse à l’extase » ? Ce lien inanalysable qui unit deux êtres qui peut se résumer dans une formule chère à Montaigne « Parce que c’était lui et parce que c’était moi », Foucault le réduit drastiquement à un « rapprochement ruineux », où le psychiatre relate un « cas », à une « observation sans profondeur ». Amertume qui sera renforcée par la « fureur » de Michel Leiris quand il était venu demander à Janet de ne pas détruire ses notes privées concernant Martial, « omettant de transmettre ce qu’il avait appris sur la durée et la fréquence du traitement de Roussel » (voir le livre « Roussel and Co. »). D’autres affirmations paradoxales émergent : Là où on reconnaît à Janet « le mérite d’avoir amené Roussel à parler de lui-même », on lui reproche aussitôt ses démêlées avec les surréalistes (qui vénéraient parfois la psychanalyse) et « son peu de perspicacité à l’égard de Roussel » : Qui peut se permettre de tels jugements ? Quelles en sont les moindres preuves ? Cette tonalité se poursuit en crescendo, virant à l’insulte quand on décrit un Janet insensible, « incapable de pressentir le génie ou seulement le caractère exceptionnel de son patient », alors que Janet a toujours soigné une relation « à part » avec Martial. Cette historiette n’a-t-elle par l’air d’une partie d’échec piquante, où aucun joueur du tournoi n’est imbécile ?
 Le « vilain psychiatre » ou « vilain petit canard de l’histoire » (Auguste bouffon de Roussel), est cependant resté indifférent aux brimades, tout comme il est resté élégamment critique et distant face à la religion psychanalytique dogmatique (voir le livre « Janet-Freud » de Claude M. Prévost). Le Freudisme (qui aujourd’hui a fait son temps. Une page de l’histoire est définitivement tournée) était alors en vogue, lançant la mode de l’écrivain maudit, et la pompeuse « folie des écrivains géniaux », dont la psychanalyse a tiré recettes. Raymond Roussel y a échappé. Et on peut être assuré que Janet, chantre d’un humour décalé, ne parlait jamais au premier degré, surtout quant il taxait Martial de « pauvre petit malade » : alibi de pointe, extrême ? Et non des moindres pour qui s’aventurerait à mener une enquête sans démêlé. On sait bien que Roussel affectionnait certains « paravents ». Qui, de tous les dénonciateurs colériques de Janet, s’est vraiment penché sur son œuvre, sans préjugé ?
« L’endroit » de l’adulation pour Roussel ne se lie-t-il pas à « l’envers » du déni de Janet, comme le canevas d’une même pièce ?
Foucault est-il le meilleur biais pour aborder l’œuvre de Roussel ? Que pourraient en surajouter les témoignages de Michel Leiris « and Co. » (en laissant au soin de(s) l’auteur(s) le sens trouble de cette formule qui intrigue le lecteur) ?

Breton et d’autres après lui ont tenu Roussel pour un « auteur initiatique » mais « trop solitaire pour se mettre à l’ordre d’un chiffre qui ne serait pas le sien », comme le remarque Foucault. Sans doute Roussel avait-il un mal fou à se déclarer publiquement d’une quelconque « société secrète » tant la sienne propre (Roussel : société secrète à lui tout seul ?), qu’on pourrait dire « radicale », le comblait d’une « gloire » sans comparaison ni partage. Si les surréalistes se reconnurent dans le scandaleux Roussel des « impressions d’Afrique », Roussel, « les yeux ailleurs ne pu les reconnaître » ni se reconnaître lui-même, tant le scandale poussé à son comble, prenait corps et sens pour lui dans l’enlacement poétique, et ce, jusqu’à la mort. D’où enfin cette question : Faut-il aborder Roussel par « le surréalisme », ou bien le surréalisme (ou plutôt une certaine forme de surréalité) par Roussel ? Roussel a moins été « surréaliste » que le surréalisme a, d’une certaine manière, idolâtré le « cas » Roussel. Par quel bout prendre l’histoire face à ce « surréaliste » à la marge du « groupe » ?

Myriam Peignist






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