En moi, toujours

Le manifeste du surréalisme (1924) et Arcane 17 d’André Breton forment avec Une Saison en enfer. d’Arthur Rimbaud, mes livres phares, de références comme on se plaît à le dire.
Quelques mots sur André Breton. Ça n’est pas facile. Plus l’on aime et plus les mots nous abandonnent, comme pour laisser place uniquement aux langages des sens. André Breton c’est avant tout une rencontre qui a transformé ma relation au monde dans sa totalité. Ça n’est pas une mince affaire… Puis c’est une pensée, forte, riche comme une forêt luxuriante, comme une Brocéliande céleste que nul ne peut fouler hors des sentiers du rêve. Une pensée vaste, dont les trous noirs ouvrent sur des mondes éblouissants par trop de lucidité et de perceptions. Une pensée qui déjoue les pièges du manichéisme, du binaire, pour « dialectiser » le réel. Une pensée d’une cohérence remarquable qui s’enracine dans sa propre création : le surréalisme. Breton c’est aussi un style. Une écriture fine, précise qui tranche avec la fadeur de la littérature actuelle, littérature dont Breton se moquait éperdument. Ses phrases d’amorce sont éblouissantes comme celle qui ouvre le manifeste de 1924 : « Tant va la croyance à la vie, à ce que la vie à de plus précaire, la vie réelle s’entend, qu’à la fin cette croyance se perd. »  Adepte de la phrase longue, (que personnellement j’affectionne tant), contrairement à la valeur donnée à la phrase dite courte qui au fond ne sert que la pensée de peu de portée, qui a du mal à buter en bout de ligne. Ça me rappelle les propos d’un rédacteur en chef d’un grand magazine qui un jour, me recevant dans son bureau, me lance avec fierté : « Écrivez dans le style zapping ! Vous verrez, votre papier prendra encore davantage de force, croyez-moi. » Je suis resté baba ! Écriture « zapping » ! Pas trop dur à imaginer, on voit les résultats en permanence autour de nous. André Breton, enfin, c’est un homme, droit, incorruptible, fidèle à ses amours et à ses haines jusqu’au fin fond du désespoir car ni les unes ni les autres ne lui ont épargné son lot de blessures. Un poète, aussi et surtout qui a su faire de la poésie à la fois une clef de verre qui ouvre les portes d’une maison de cristal au toit transparent mais aussi une arme à tir automatique pour enrayer la marche de l’oppression et de l’aliénation. En 2003, je lui avais adressé une lettre imaginaire au moment où l’on vendait la totalité de ce qui a constitué durant 81 ans, le pôle magnétique du surréalisme, le 42, rue Fontaine, à Paris. 
Dans la même période et relatif à cet événement, j'avais rédigé un texte intitulé Le grimoire sans la formule.  pour exprimer ma position vis-à-vis de cette vente. À cette action s'étaient joints mes amis Jean-Philippe CARRÉ & Patrice CORBIN que je salue au passage. Ce texte a été signé par 150 personnalités proches de Breton ou sympathisants du surréalisme.
 
À présent, je vous donne à lire un extrait d’Arcane 17, selon moi, le plus beau livre d’André Breton.

Fabrice PASCAUD
 


extrait d'Arcane 17

(…) Le drapeau rouge, tout pur de marques et d'insignes, je retrouverai toujours pour lui l'œil que j'ai pu avoir à dix-sept ans, quand, au cours d'une manifestation populaire, aux approches de l'autre guerre, je l'ai vu se déployer par milliers dans le ciel bas du Pré Saint-Gervais. Et pourtant - je sens que par raison je n'y puis rien - je continuerai à frémir plus encore à l'évocation du moment où cette mer flamboyante, par places peu nombreuses et bien circonscrites, s'est trouée de l'envol de drapeaux noirs.
Je n'avais pas alors grande conscience politique et il faut bien dire que je demeure perplexe quand je m'avise de juger ce qui m'en est venu. Mais, plus que jamais, les courants de sympathie et d'antipathie me paraissent de force à se soumettre les idées et je sais que mon cœur a battu, continuera à battre du mouvement même de cette journée. Dans les plus profondes galeries de mon cœur, je retrouverai toujours le va-et-vient de ces innombrables langues de feu dont quelques-unes s'attardent à lécher une superbe fleur carbonisée. Les nouvelles générations ont peine à se représenter un spectacle comme celui d'alors. Toutes sortes de déchirements au sein du prolétariat ne s'étaient pas encore produits. Le flambeau de la Commune de Paris était loin d'être éteint, il y avait là bien des mains qui l'avaient tenu, il unifiait tout de sa grande lumière qui eût été moins belle, moins vraie, sans quelques volutes d'épaisse fumée. Tant de foi individuellement désintéressée, tant de résolution et d'ardeur se lisait sur ces visages, tant de noblesse aussi sur ceux des vieillards. Autour des drapeaux noirs, certes, les ravages physiques étaient plus sensibles, mais la passion avait vraiment foré certains yeux, y avait laissé des points d'incandescence inoubliables. Toujours est-il que c'était comme si la flamme eût passé sur eux tous, les brûlant seulement plus ou moins, n'entretenant chez les uns que la revendication et l'espoir les plus raisonnables, les mieux fondés, tandis qu' elle portait les autres, plus rares, à se consumer sur place dans une attitude inexorable de sédition et de défi. La condition humaine est telle, indépendamment de la condition sociale ultra-amendable que s'est faite l'homme, que cette dernière attitude même, à laquelle, dans l'histoire intellectuelle, ne manquent pas d'illustres répondants, qu'ils se nomment Pascal, Nietzsche, Strindberg ou Rimbaud, m'a toujours paru des plus justifiables sur le plan émotif, abstraction faite des raisons tout utilitaires que la société peut avoir de la réprimer. Force est de reconnaître au moins, à part soi, qu'elle seule est marquée d'une infernale grandeur. Je n'oublierai jamais la détente, l'exaltation et la fierté que me causa, une des toutes premières fois qu'enfant on me mena dans un cimetière - parmi tant de monuments funéraires déprimants ou ridicules - la découverte d'une simple table de granit gravée en capitales rouges de la superbe devise : NI DIEU NI MAITRE. La poésie et l'art garderont toujours un faible pour tout ce qui transfigure l'homme dans cette sommation désespérée, irréductible que de loin en loin il prend la chance dérisoire de faire à la vie. C'est qu'au-dessus de l'art, de la poésie, qu'on le veuille ou non, bat aussi un drapeau tour à tour rouge et noir. Là aussi le temps presse : il s'agit de faire rendre à la sensibilité humaine tout ce qu'elle peut donner. Mais d'où vient cette apparente ambiguïté, cette indécision finale quant à la couleur ? Peut-être n'est-il donné à un homme d'agir sur la sensibilité des autres hommes pour la modeler, l'élargir qu'à la condition de s'offrir lui-même en holocauste à toutes les puissances éparses dans l'âme de son temps et qui, en général, ne se cherchent les unes les autres que pour tenter de s'exclure. C'est en ce sens que cet homme est, qu'il a toujours été et que, par un mystérieux décret de ces puissances, il doit être tout à la fois leur victime et leur dispensateur. Ainsi en va-t-il nécessairement d'un certain goût de la liberté humaine qui, appelé à étendre même en d'infimes proportions le champ de réceptivité de tous, attire sur un seul toutes les conséquences funestes de l'immodération. La liberté ne consent à caresser un peu la terre qu'en égard à ceux qui n'ont pas su, ou ont mal su vivre, pour l'avoir aimée à la folie... Mais laissons séparément les uns réintégrer leur galetas de Charonne ou de Malakoff, les autres reprendre leurs boutades chez le bistrot. Quelles belles lignes à cent hameçons tout neufs, là, bien en rangées. Les drapeaux ne nous conduiront pas plus loin : la chaloupe vient nous prendre pour nous ramener à terre.
 
André BRETON
Arcane 17





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Commentaires (3)

1. Patrick ASPE (site web) 27/02/2014

https://www.facebook.com/events/269665089866638/?ref_newsfeed_story_type=regular - - - Appel de Saint-Cirq Lapopie pour une Maison de la poésie André BRETON
par Laurent Doucet

Il n’est pas au moins une exposition internationale par an, ou un centre d’art moderne parmi les plus importants de par le monde aujourd’hui, qui ne reconnaissent dans ses catalogues ou ses commentaires, la place centrale d’André Breton dans l’histoire de la création artistique et de la pensée critique actuelle. Parmi les principaux porte-paroles institutionnels, galéristes, critiques, universitaires ou simples amateurs, le poète fondateur du mouvement surréaliste est une référence contemporaine majeure. Cette fascination toujours actuelle est cependant limitée par un manque cruel : il n’existe pas de lieu de rencontre non virtuel conséquent où puisse se satisfaire cette curiosité à son égard. Il est pourtant un endroit en France où pourrait se rencontrer à la fois une forme d’hommage à son oeuvre, et la transmission vivace de son inventivité, à la manière "d’un parapluie et d’une machine à coudre sur une table de dissection" (Lautréamont)...

En 1951, André Breton avait acquis dans la campagne lotoise une maison à Saint-Cirq Lapopie. Il y accueillit à différentes occasions des amis et des artistes comme Benjamin Peret, Henri Cartier-Bresson, Man Ray, Toyen, Max Ernst, Dorothea Tanning, Yves Elléouët, Juliette Greco, Léo Ferré etc. "Amoureux de l’Amour", comme le décrivait son ami Marcel Duchamp, voici comment Breton témoigne de son coup de foudre pour les lieux : "C’est au terme de la promenade en voiture qui consacrait, en juin 1950, l’ouverture de la première route mondiale -seule route de l’espoir- que Saint-Cirq embrasée aux feux de Bengale m’est apparue - comme une rose impossible dans la nuit. (...) Par-delà d’autres sites - d’Amérique, d’Europe - Saint-Cirq a disposé sur moi du seul enchantement : celui qui fixe à tout jamais. J’ai cessé de me désirer ailleurs." Cette "route mondiale" dont Saint-Cirq serait la capitale, avait été tracée à l’initiative de Garry Davis, cet américain inventeur du mot "mondialisation", et récemment décédé, créateur du Mouvement des Citoyens du Monde avec notamment Albert Einstein, Eleanor Roosevelt et André Breton. Il en existe encore quelques traces dans le Lot, même si désormais cette mémoire est paradoxalement plus vivante aux USA qu’ici.

Après la mort du poète en 1966, le "Manoir des Pêcheurs" (de son nom ancien), restera la propriété de sa dernière épouse Elisa qu’il avait rencontré pour la première fois lors de son exil en Amérique pendant la Seconde Guerre mondiale. Censuré par la censure vichyste, et menacé de persécutions dans une Europe sous l’emprise du nazisme et des fascismes, il avait pu s’échapper in extremis avec d’autres artistes et militants réfugiés à Marseille, grâce au Centre Américain de Secours animé par Varian Fry et soutenu par Peggy Guggenheim (qui sauvèrent aussi ainsi plusieurs milliers de Juifs d’Europe). Suite à la disparition d’Élisa Breton le 5 avril 2000, la maison est transmise par héritage à la fille unique du poète née d’un précédent mariage, Aube Breton Elléouët. Cette dernière la vendra à un couple d’artiste en 2003. La propriétaire actuelle, bien qu’attachée à l’esprit des lieux, a dû à son tour se résoudre à la mettre en vente*. Plusieurs acheteurs immobiliers sont sur les rangs. La dernière demeure ayant appartenu à André Breton vivant va t-elle disparaître, dix ans après la dispersion de son appartement-atelier du 42 rue Fontaine ?
Non si un nombre suffisant d’amoureux de son oeuvre et de sa vie, comme de son rayonnement local, national et international se soulèvent et se rassemblent pour trouver les moyens de redonner vie à La Rose Impossible de Saint-Cirq Lapopie. Les jeux poétiques ne sont pas encore faits. Les paris sont ouverts ! Inventons UN possible ...

Laurent Doucet,
Psdt de l’association pour une Maison de la Poésie et des Citoyens du Monde André Breton et Garry Davis à Saint-Cirq Lapopie (contact et signatures : laroseimpossible@laposte.net)
* dossier de vente consultable sur le site de l’agence Patrice Besse

© Laurent Doucet _ 24 février 2014 - http://oeuvresouvertes.net/spip.php?article2251

2. Arcane 17 12/03/2010

@ Bousquet : merci pour vos paroles et pour porter la poésie au cœur de la vie.

3. Bousquet 12/03/2010

Merci encore, Fabrice, pour votre texte d'introduction au bel extrait d'André Breton. Je me sens en totale adéquation avec ce que vous écrivez de votre admiration pour ce "Grand Monsieur". Je vais relire Arcane 17.
Je vais réciter demain samedi un certains nombres de poèmes à la bibliothèque où je travaille à Gagny (93). Je penserais à vous lorsqu'il s'agira de présenter l'Union libre d'A. Breton. Cordialement

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