Réactions de Dominique Rabourdin et François-René Simon à propos de l'Album Breton

 

 

Critique à laquelle je m'associe totalement ! Fabrice Pascaud

L’hommage bâclé à André Breton
 
Dominique Rabourdin et François-René Simon.
 
LIBERATION : mardi 17 juin 2008
 
Pauvre André Breton ! De son vivant, il a essuyé toutes sortes d’insultes et de dénigrements, sans parler de détournements de sa pensée, bien sûr pour en réduire la portée. Le voilà confronté à la médiocrité d’aujourd’hui. L’hommage que lui rendent les éditions Gallimard sous la forme du traditionnel album annuel de la Pléiade a été assumé par Robert Kopp. Qui est Robert Kopp ? Un monsieur comme il faut : correspondant de l’Académie des sciences morales et politiques, professeur de littérature à l’université de Bâle, ancien directeur de la collection Bouquins, a priori l’homme compétent pour rédiger le précieux album. A priori seulement. Car Robert Kopp, spécialiste du XIXe siècle, ne s’était fait connaître par aucune recherche ni aucun écrit sur André Breton. Son «recyclage» dans le surréalisme a été beaucoup trop accéléré : à chaque page se multiplient les bourdes, les approximations, les erreurs de date et d’interprétation. Il aurait été sans doute trop simple pour Gallimard de reprendre la chronologie établie pour les volumes successifs de la Pléiade par Marguerite Bonnet puis Etienne-Alain Hubert. Au lieu de quoi nous avons droit à un travail bâclé.

Car dans ce «digest» biographique, quelques noyaux sont durs à avaler. Quelques exemples.

Que le jeune Breton se soit «fait la main» (p. 36) sur les poèmes de Mallarmé n’est qu’une vulgarité d’expression qui ne choque plus personne.

En revanche, que l’auteur fasse naître Jacques Vaché «en Indochine» (p. 42) mérite un bonnet d’âne.

Trois lignes - trois lignes ! - sont consacrées à l’épisode Nadja. Manque de place ? Mais alors, pourquoi s’attarder sur cette Colette Pros dont le poète de l’Union libre serait tombé «éperdument amoureux» quelques jours de l’été 1932 (p. 189) mais qui n’a laissé strictement aucune trace dans son œuvre, au contraire de Suzanne Muzard, dont Breton avait pu écrire, somptueusement, qu’elle avait «le génie de l’amour». Pourquoi, à son sujet, l’auteur préfère-t-il citer une phrase misérable d’Henri Pastoureau : «Elle ne savait rien faire, sauf l’amour» ? Mystère…

Rions un peu en apprenant tout d’abord (p. 221) que «le premier manifeste anglais du surréalisme», par David Gascoyne, a été «traduit par Breton» en 1936, ensuite (p. 263) que le même Breton, en exil aux Etats-Unis, «refuse d’apprendre l’anglais». L’histoire est encore plus risible si l’on sait que Gascoyne a écrit son manifeste directement… en français !

La rupture avec Eluard (p. 240), non expliquée alors qu’elle fut complexe et progressive, laisse entendre que Breton éprouvait un goût compulsif à se séparer de ses amis, y compris les meilleurs. Du fait de son caractère autoritaire bien connu, Breton se serait retrouvé «seul» au moment du Second manifeste. Or, en 1930, Aragon, Buñuel, Char, Eluard, Ernst, Dali, Crevel, Malkine, Nougé, Péret, Ponge, Tanguy, Tzara, etc. sont à ses côtés. On a connu pire comme isolement. Si la phrase «Breton a beau s’engager de participer» (p. 286) n’est probablement que le résultat d’une coquille, doutons que l’Art en déroute en soit une : il s’agissait en fait d’un très antimilitariste Arc de déroute réalisé par Mimi Parent et présenté à l’exposition «L’écart absolu» de 1965.

Enfin que le grand cérémonial de Jean Benoît soit rebaptisé - c’est le mot - «messe surréaliste» (p. 317) ne peut qu’être mal intentionné quand on connaît la haine proclamée des surréalistes pour toute religion, et spécialement la religion chrétienne.

Les nombreuses reproductions, qui d’ordinaire font le prix et l’intérêt des albums Pléiade, posent elles aussi une cohorte de questions. Alors que se sont ouvertes pour celui qui a «choisi et commenté l’iconographie» des archives peu exploitées - celles de Simone Collinet, par exemple -, comment expliquer, à côté d’admirables documents, l’inutilité, l’insignifiance et l’absence de lisibilité de nombreux autres ? Par la volonté - a priori louable - de ne pas reproduire une fois de plus les mêmes photographies, les mêmes manuscrits, les mêmes dédicaces ? On en doute. La rareté passe avant l’intérêt. Pourquoi (p. 20) l’horoscope de Desnos, et non celui de Breton ? Pourquoi, en pleine page, la couverture de Surréalisme, seul numéro paru de la revue dirigée par Yvan Goll, de bien peu d’intérêt ? Pourquoi une (superbe) photographie de Lise - qui en 1936 ne s’appelait plus Meyer, mais Deharme - à propos du passage de Nadja dans la vie de Breton… dix ans plus tôt ? Pourquoi évoquer Fata Morgana avec la couverture anodine d’un numéro de 1946 de la revue les Quatre Vents en oubliant la belle édition illustrée en 1941 par Wifredo Lam ? Et pourquoi cette dédicace à Julien Green (p. 264), d’une graphie si méconnaissable qu’elle fait penser à un faux - ou celle, en feu de paille, à Philippe Sollers -, et aucun de ces envois émouvants adressés à ceux que Breton a aimés et admirés, Artaud, Char, Lise Deharme, Desnos, Eluard, Marcelle Ferry, Valentine Hugo, Joyce Mansour, Meret Oppenheim, Péret, Picasso, Tanguy, Toyen, etc ?

Restons-en là de cette accablante énumération. En ouvrant l’album par la photo déprimante du «Mur de l’atelier d’André Breton» pauvrement reconstitué dans un musée et par celle de sa pierre tombale, l’auteur suggère que le surréalisme est une affaire classée. C’est l’étrange responsabilité de l’éditeur que d’être allé chercher un professeur aussi désinvolte avec la vérité historique, aussi ignorant de l’aventure surréaliste et de sa figure emblématique. Son savoir, tout d’emprunts, l’a fait passer à côté de la plaque. Les éditions Gallimard, auxquelles il est fait des éloges appuyés - quatre lettres de Breton au fondateur de la maison sont reproduites -, auraient-elles «oublié» des personnes en grande empathie avec le sujet comme Annie Le Brun, ou celles qui, après plus de vingt ans de travail, ont mené à bien les quatre tomes des Œuvres complètes (1) ? Lisez André Breton, ne lisez pas l’album Breton.

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Commentaires (16)

1. Monique Fong 22/08/2010

Parce que lire et nous reciter Breton a fait partie de notre jeunesse (avant 1950), parce que je suis allee souvent au Cafe de la Place Blanche avant de quitter la France, une amie m'a envoye le livre incrimine. Il y a la jolie reliure, malgre la photo malheureuse de la jaquette, les illustrations, mais le texte est si emaille d'erreurs et de manques divers qu'on en voudrait plus a Gallimard qu'au pauvre scribouilleur ignorant.

2. Arcane 17 14/07/2010

@ mark : vos propos n'engagent que vous. Il n'en reste pas moins que la critique cosignée Dominique Rabourdin et François-René Simon est pertinente et non exagérée. Avant tout, il est essentiel de coller à l'objet de la critique et non extrapoler en attaque personnelle.

3. mark 14/07/2010

Rabourdin est un obsédé de Breton. Mentionner le seul nom de celui qu'il considère comme sa propriété privée déchaîne une avalanche de critiques tellement exagérées qu'elles en deviennent insignifiantes ...

4. Arcane 17 16/06/2009

@ Jean-Jacques : Marguerite Bonnet qui, comme vous le savez, a dirigé avec Étienne-Alain Hubert les œuvres complètes de Breton dans la Pléiade est évidemment digne d'intérêt, le sérieux de son travail étant incontestable. Vous avez en votre possession « Les Critiques de notre temps et André Breton » quelle chance car je le cherche depuis longtemps figurez-vous ! Tout à fait d'accord avec vous en ce qui concerne Virmaux (Odette étant décédée il y a quelques années), leurs travaux sont loin d'être fiables.

5. Jean-Jacques Fourmond 16/06/2009

Ah ! si j'avais plus de temps, cher Fabrice, vous n'auriez pas à vous réjouir occasionnellement de mon retour. Je continue à prêter une grande attention à tous les documents que vous nous proposez bien que je ne puisse pas toujours réagir à leur publication.
Vous faites bien de souligner l'intérêt de la biographie de Sarane Alexandrian. Le petit livre de Philippe Audoin chez Gallimard est aussi intéressant. Que pensez-vous du recueil de textes, publié par Marguerite Bonnet sous le titre "Les Critiques de notre temps et André Breton" (Je viens de le retrouver dans mon désordre.)?
Les ouvrages dont il faut proscrire la lecture sont ceux d'Alain et Odette Virmaux. Ils sont truffés d'âneries, notamment au sujet de la relation entre Vaché et Breton.

6. Arcane 17 15/06/2009

@ Jean-Jacques : heureux de vous voir de retour. Parmi les titres que vous mentionnez, j'ajouterai celui de Sarane Alexandrian intitulé « André Breton par lui-même » dans la collection Écrivains de toujours aux éditions du Seuil.
La biographie de Polizzotti étant fort critiquable sur bien des points…

7. Jean-Jacques Fourmond 15/06/2009

Comme vous, cher Fabrice, je m'associe totalement à cette critique. Les craintes dont je vous avais fait part dans un précédent message trouvent une fois de plus leur confirmation. Beaucoup trop d'ouvrages sur le surréalisme et sur Breton sont rédigés par des personnes malhonnêtes ou incompétentes.
A ce sujet, sans dénier tout mérite à la biographie de Breton par Mark Polizzotti, je conseillerais à Caroline de se reporter à d'autres sources, notamment au livre de Marguerite Bonnet, "André Breton, naissance de l'aventure surréaliste", ainsi qu'aux écrits de Gérard Legrand sur Breton. Les ouvrages les plus fiables sur le plan factuel sont souvent ceux des surréalistes eux-mêmes.
Et que chacun veuille bien me pardonner ma cuistrerie...

8. Collard Pierric 07/04/2009

Bonjour à tous
J'aimerais savoir ce qu' a été à Paris le palais de la pensée évoqué par un peintre suisse encore vivant et qui cotoya Eluard, Picasso et Breton également.

Qu'est-ce que ce palais de la pensée? Est-ce le fameux atelier d'André Breton rue Fontaine à Paris?

Merci de votre aide et à ceux qui sont très familiers avec le surréalisme.

9. Collard Pierric 07/04/2009

Bonjour à tous
J'aimerais savoir ce qu' a été à Paris le palais de la pensée évoqué par un peintre suisse encore vivant et qui cotoya Eluard, Picasso et Breton également.

Qu'est-ce que ce palais de la pensée? Est-ce le fameux atelier d'André Breton rue Fontaine à Paris?

Merci de votre aide et à ceux qui sont très familiers avec le surréalisme.

10. Arcane 17 26/06/2008

Sergio Falcone : merci pour vos commentaires, vous m'obligez à travailler la lecture intuitive. C'est bien, mais, malgré mes efforts, je crains que l'essentiel de vos interventions m'échappe.

11. sergio falcone (site web) 26/06/2008

Non è la prima volta, purtroppo, che vengono commesse delle inesattezze del genere, a voler essere gentili. Che dire? Errare è umano, perseverare - come spesso fanno gli editori e gli intellettuali di professione, al gran completo - è diabolico.

12. Pascale B. 19/06/2008

Houps,axée sur l'astre plein qui envahi ma fenêtre, j'avais presque oublié de laisser un commentaire sur cet article, un vrai je veux dire.
Tu sais ce que je pense Fabrice? je passe sur l'album en lui-même offert GRATUITEMENT pour 2 pléiades achetées,ce qui me semble déjà assez écoeurant sur la braderie du surréalisme qu'on ne finira jamais d'enterrer.
Et je remercie profondément les auteurs de cet article qui me font penser à ces petites pousses que j'ai vu sur certains volcans. Persistantes et tendres tout à la fois,renversantes et justes sur le sol désertique des cendres poussièreuses.
Cela redonne un peu d'espoir n'est-ce pas?

13. Pascale B. 19/06/2008

Cher Arcane 17,
Vous êtes un chou...lunaire.
Heureuse d'avoir été l'objet de votre attention au confort de mes yeux qui c'est vrai, entre soleil et lune, se font plus fragiles (et pas du tout l'âge comme aiment à le supposer certains)
C'est le prix à payer pour avoir le privilège de contempler Madame Séléné dans tout son éclat lorsque tu ne pourras la voir que dans 10 heures
Bisous

14. Arcane 17 19/06/2008

Chère Pascale B
j'ai changé la police et l'interlignage. Est-ce à présent plus lisible pour vous yeux insulaires ?

15. Pascale B. 19/06/2008

Cher Arcane 17,
Tu sais combien la voute étoilée fait partie intégrante de mon quotidien mais puis-je soumettre une remarque?
Trop, c'est trop et je n'arrive plus à lire les articles sur fond constellé d'étoiles. Serait-ce trop te demander d'écrire sur un fond plus fluide pour le regard?
Ne change rien si cela ne gène que moi, j'enfourcherai mes lunettes de soleil

16. Caroline (site web) 18/06/2008

J'ai lu l'album Breton. L'intérêt ? De m'obliger à me replonger dans la biographie écrite par Mark Polizzotti (chez Gallimard aussi) pour y rechercher des, pourrait-on dire, "précisions".

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