Le Grand Jeu de Roger Gilbert-Lecomte


Roger Gilbert-Lecomte. Portrait de Joseph Sima

La mort d’un poète suscite toujours les investigations les plus hasardeuses, fait naître l’illusion de pouvoir rendre compte de l’œuvre. Cette relation à l’œuvre post mortem, la plupart du temps, laisse choir dans les catégories de ce qui est admissible la parole de celui-ci ; réductrice, elle ampute la question avec le tranchant du raisonnement conquis par les certitudes du moment. Réévaluer cette parole à la lumière de notre perception, de notre sensibilité, partant de notre propre expérience, il nous faudra pourtant parcourir un chemin tortueux sans pour autant prétendre nous re-connaître dans le questionnement, nous assimiler, non pas à l’œuvre, mais au mouvement qui produit celle-ci et qui nous sépare enfin de toutes les contingences connues.



Roger Gilbert-Lecomte est mort le 31 décembre 1943, soixante années se sont écoulées et son œuvre reste aujourd’hui relativement inconnue. Est-ce un fait du hasard ? Est-ce l’empreinte d’un destin qui le maintient à la place du dernier des maudits ? Quelle étrangeté frappe son message au point de le réduire au silence ? Ce message qui veut se faire entendre et sourd des gouffres pour nous signifier l’évidence de notre propre perte. Il nous faudra admettre que la disparition du poète, sa véritable dissolution, son écartèlement lui fut consenti au moment de sa naissance et que sa mort, à l’âge de trente-six ans, fut une réplique de cette naissance dont il suffoqua toute sa vie. Il fut l’expérimentateur de « la mort dans la vie », repoussant les limites de l’humain, exaltant l’expérience limite, renouant ainsi avec cette injonction de Rimbaud : « Le poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. » En miroir retenons ces quelques mots de Roger Gilbert-Lecomte : « Il y a les autres, les amants des longs sommeils sans rêve, ceux qu’un mal inconnu harasse et pour qui le bonheur est la mort dans la vie. » Le repos n’existe pas, la guerre est totale, là où se réfléchit la complaisance qui s’agite autour de l’être condamné, là où la chimie physiologique se désincarne pour laisser place à la nécrose du corps, le miroir se brise rétablissant l’ordre d’une autre dimension, sur un autre plan, dans un autre temps, « où notre peau n’a pas toujours été notre limite ».

L’histoire n’est pas un concept sans fondement, et celui qui vient de loin, de bien plus loin qu’on ne pourrait croire, fut dans son incommensurable transparence l’instigateur avec son ami René Daumal de la revue Le Grand Jeu parue entre 1928 et 1930, comprenant trois numéros, une quatrième parution prévue en 1932 ne verra jamais le jour. À l’instar des surréalistes, qui, sans aucun doute, furent les pionniers d’une révolution dont il faut croire qu’elle est encore d’actualité, les protagonistes du Grand Jeu marchèrent sur les chemins de traverse qui sillonnent le rêve. Ils surent mettre en avant la nécessité d’une redéfinition de la réalité qui devait radicalement transformer la perception du monde, éprouver l’entendement consenti au « hasard objectif » dont parle André Breton, faire table rase de toutes les certitudes engluées dans la boue du quotidien. On ne soulignera jamais assez l’importance, l’impact déterminant du Manifeste de 1924, le point d’ancrage mais aussi le tremplin d’une autre conception de la révolution.

Mais alors, pourquoi Le Grand Jeu, pourquoi cette volition affirmée par Gilbert-Lecomte et Daumal de se distinguer en parallèle de ceux qui, a priori, posent la question à laquelle ni les uns ni les autres ne peuvent se soustraire ? C’est d’un bouleversement radical dont il s’agit, d’une renaissance de l’esprit critique, plus profondément encore de l’avènement de l’esprit.

Cette volonté commune, cette redéfinition du désir ainsi que cette nécessité de s’affirmer comme ennemi irréductible de la société organisée sur le mode de l’exploitation et de l’aliénation pouvait à elle seule justifier une étroite collaboration entre les surréalistes et les protagonistes du Grand Jeu. Révolution, certes, sans retraite possible, destruction totale de l’édifice social, adoption du matérialisme dialectique, partisans acharnés de la révolution prolétarienne, nul ne se laissait séduire par le réformisme et la parodie des changements de ministères.

Toutefois, le Grand Jeu né du petit groupe rémois connu sous le nom de « simplisme » ne reniera jamais ce qui fut depuis le départ le seul mot d’ordre châtiant la raison raisonnante « Révélation-Révolution », ce qui le distingue du marxisme ambiant de l’époque. La réalité naît du mythe, il n’est donc pas perdu le secret d’Atlantis.

Avec Roger Gilbert-Lecomte, cette quête qui se nourrit d’absolu ne peut se formuler que dans la perte, ce que d’aucuns, esprits simplificateurs, ne manquent pas de qualifier d’attitude autodestructrice. Si le Grand Jeu se veut entièrement destructeur, il n’épargne pas ceux qui, de la manière la plus radicale, en jouent l’ultime chapitre : « le Grand Jeu ne se joue qu’une fois ». C’est par « La Force des renoncements », par l’utilisation de tous les moyens, tous les poisons et actes susceptibles de réaliser l’insupportable que naît cet autre état de conscience, cette surconscience qui fit de Roger Gilbert-Lecomte un éternel éveillé sur le monde, sur les mondes. Se qualifiant lui-même de technicien de l’essentiel, il ne put cautionner la réserve du surréalisme face à cette pure évidence que l’expérience, même débarrassée du souci esthétique, n’induit la nécessité révolutionnaire que si elle conduit l’individu vers une autre perception totalement débarrassée, elle-même, des catégories simplificatrices de l’art. Or les surréalistes ont fait, peut-être à leur insu, de l’art. André Breton n’aura de cesse de considérer cette antinomie : art-révolution, il ne peut y avoir d’art réellement révolutionnaire que dans la circonstance d’une communauté humaine libérée de ses prisons politiques, sociales, économiques, débarrassée enfin du joug tutélaire de toutes les oppressions mentales et physiques, ce qui nous démarque d’une contemplation parcellaire de l’activité humaine d’un côté, activité artistique de l’autre, pour aboutir à la réalisation de l’art, c’est-à-dire à sa suppression. Le surréalisme ne résiste pas à la séparation qui le maintient dans cette dualité et a fait l’objet de toutes les récupérations que nous connaissons.

S’il ne s’agit pas ici de faire le procès de celui-ci, de participer au discours fallacieux de ses plus zélés détracteurs (sans oublier ceux qui, impuissants face à ce que le surréalisme en tant que pratique de la subversion sur le terrain de l’existence leur renvoie en miroir, interpellent aujourd’hui André Breton en lui prêtant les intentions les plus ignobles, en se réfugiant derrière les poncifs tels que : pape du surréalisme, ou pis encore se vautrant dans le mensonge et l’imposture, sans parler de Jean Clair), il convient néanmoins de souligner l’importance du Grand Jeu, qui, loin de bénéficier du prestige de son grand frère, n’en fut pas moins animé par une radicalité que les surréalistes ne peuvent revendiquer.

« Je suis né comme un mort ou ne valant pas mieux », ces quelques mots martelant la vie nous parlent de Roger Gilbert-Lecomte, de ce noir de derrière la nuit qui pulse l’âme jusqu’aux confins des mondes vides. Il fut l’impossibilité d’être et demeure l’inqualifiable insubordonné. Le visiter avec les armes de la raison (ce mot qu’il ne voulait plus comprendre) éteindrait ce quoi qui hurle le non-sens de la vie. Tout est dans l’Un, et ce corps perforé d’abîmes qu’il qualifiait d’ « outre puante » n’est autre que l’apparence d’une illusion qui se brise comme un miroir dès que le mort-né se révèle, s’éveille à lui-même. Il est donc l’objet de sa révélation, de sa dissolution, dont l’écriture est le liquide amniotique. Mort dans la vie, mort-né : « Il fallait bien accepter de trahir la vie pour la sauver ».

Patrice Corbin, le 31 décembre 2003.



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